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Nicolas Vérin

Mort de Jean-Claude Risset

25 Novembre 2016 , Rédigé par Nicolas Vérin Publié dans #Amis, #Interprétation, #Jean-Claude Risset, #Interleaved tracks

(Jean-Claude Risset, Nicolas Vérin, John Chowning. Photo : Dominique Méheut-Ferron)

 

J’apprends avec grande tristesse la mort de Jean-Claude Risset, que je considérais comme un ami.

Son apport considérable à l’histoire de la musique comme pionnier de l’informatique musicale a pu occulter quelque peu son oeuvre de compositeur mais ne le rendait aucunement inaccessible. Au contraire, c’était, dans ce milieu parfois dur de la musique contemporaine, la personne la plus modeste, la plus ouverte et la plus attentive aux autres, avec un grand sens du partage, une générosité hors pair, et une curiosité toujours extrêmement vive.

J’ai eu la chance de partager avec lui ou de vivre grâce à lui plusieurs moments forts.

Après avoir entendu Emile Leipp faire ses louanges dans son cours d’Acoustique Musicale je l’ai vu l’été 76, où il avait présenté avec John Chowning durant deux journées mémorables l’informatique musicale, dans un stage IRCAM/Pantin que j’avais suivi dans le village médiéval de Cordes sur Ciel.

Nous nous sommes ensuite croisés à plusieurs reprises. Il a répondu très généreusement à ma demande d’aide en 1992 lorsque j’ai entrepris au Center for New Music and Audio Technology de Berkeley mon oeuvre pour piano et Disklavier - Solid Noid, en me prodiguant conseils et patches Max, suite à son travail pour son Duo pour un pianiste.

Autre moment mémorable la même année dans un colloque sur la représentation du son et de la musique à Stanford. Au moment de se mettre à table, discutant avec lui et David Wessel, je me retrouve à une table de sept, avec John Chowning, Max Mathews, Dick Moore, et Gordon Getty. Ce dernier, milliardaire, fils du fameux Paul Getty, est compositeur à ses heures. Il était aussi le principal sponsor de ce colloque et Jean-Claude et moi étions médusés de voir les américains, tous des pionniers de l’informatique musicale et responsables de centres pour lesquels ils étaient constamment en recherche de fonds, aux petits soins avec le milliardaire, dont on venait d’entendre une oeuvre insignifiante. Sans mépris pour personne, mais en observant ce paradoxe que nous étions épargnés en Europe grâce aux financements publics de ces servitudes féodales.

Quelques années plus tard, j’ai eu le plaisir de le recevoir à Chalon sur Saône, où je l’avais invité pour deux journées de master-classes et un concert de ses oeuvres jouées par les étudiants du Conservatoire. C’est là que nous avions pu mieux nous connaître et lier amitié.

L’année suivante, j’ai monté ses Dialogues, pour quatre instruments et bande, avec des professeurs du conservatoire, que j’ai dirigé en concert. C'était pour moi une rare expérience de direction, et qui m’a donné beaucoup de plaisir ; je crois pouvoir affirmer qu’elle a donné une interprétation dont il n'y a pas à rougir, et que Jean-Claude m'a dit apprécier à l'écoute de l’enregistrement que je lui avais transmit.

Par la suite nous nous sommes revus à plusieurs reprises, notamment en 2005 où nous étions tous les deux programmés dans un concert de créations du GRM à Radio-France, moi avec Interleaved Tracks écrit pour Louis Sclavis, lui avec Nature contre nature, et aussi une création de John Chowning.

La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était lors d’un colloque sur François-Bernard Mâche il y a un an. Sa présentation a été particulièrement prenante, révélant une proximité avec ce dernier que j’ignorais.

En tant que compositeur, il a su trouver une voie originale. Ses découvertes sonores avec la synthèse par ordinateur étaient toujours mise en oeuvre au service du projet musical, et non comme simples effets, avec une poésie que l’on ne trouvait pas ailleurs. Son attention au timbre, à la psychoacoustique, lui ont permit d’aller très rapidement au-delà de ce que proposait au départ la synthèse par ordinateur, arc-boutée sur les concepts traditionnels de note, de paramètres, qui la rendait musicalement très en deça des réalisations de la musique électroacoustique.

On peut bien sûr regretter que Boulez, après l’avoir nommé responsable de l’informatique musicale à la fondation de l'IRCAM, ait remercié sèchement toute l'équipe initiale, ce dont Jean-Claude a sans doute beaucoup souffert à tous points de vues. Mais cela n’est sans doute pas non plus un hasard, dans la mesure où, malgré un usage parfois un peu systématique de l’écriture sérielle, Jean-Claude avait intégré l’expérience électroacoustique de l’intérieur, comme en témoignent des oeuvres comme Sud, Elementa ou en faisant des ponts originaux entre électronique et écriture instrumentale ou vocale, comme dans Inharmonique ou Invisible...

Il me manque beaucoup et je lui suis très reconnaissant pour tout ce qu'il nous a apporté, scientifiquement, musicalement, artistiquement et humainement.

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